Le mépris institutionnalisé
À mon avis, la pensée de Simone Weil pourrait nous éclairer quant à certains phénomènes sociaux qui se déroulent en ce moment.
Après toutes ces semaines de grève étudiante, ici, au Québec, nous aurons vu émerger dans l’espace public québécois de belles chroniques dans les différentes presses, des porte-parole et des leaders étudiants éloquents, un mouvement politique créatif, des interventions politiques honnêtes et intelligentes à l’Assemblée nationale. Mais nous avons aussi vu des prises de position grossières et méprisantes à la télévision, de la gouvernance irresponsable, ainsi que le pire que la presse écrite pouvait bien offrir. Bref, cette grève, à mon sens, a été en mesure de faire ressortir ce qu’il y a de plus beau au Québec, en ce moment, avec ce que Blaise Guillotte a appelé, de manière très juste d’ailleurs, la sortie lente du politique. Mais elle a aussi fait ressortir ce qu’il y a de plus laid dans la manière actuelle de faire fonctionner la société québécoise : l’institutionnalisation du mépris des faibles et de leurs luttes politiques.
Mais est-ce que ce mépris institutionnalisé était quelque chose d’inhérent, ou simplement quelque chose qui a émergé en ce moment de crise.
Les exemples des interventions, des propos et des actions méprisants sont tellement nombreux qu’il serait inutile de les recenser tous. Mais à titre d’exemple, rappelons ici l’attitude condescendante et agressive qu’a adopté Stéphane Gendron à l’égard du co-porte-parole de la CLASSÉ, Gabriel Nadeau-Dubois, lors d’une entrevue téléphonique dans son émission « Face à face » ( on ne parlera pas des propos violents qu’il aurait écrit sur sa page facebook). Rappelons que Simon Durivage s’est donné le droit de raccrocher au nez de Nadeau-Dubois lors d’une entrevue téléphonique. Rappelons la sortie de Pierre Reid qui pouvait se permettre de dire que les représentants du mouvement étudiant n’étaient pas crédibles. Ou encore, la blague de goulag que le premier ministre s’est permis de faire sur le dos des étudiants lors du discours d’ouverture du Salon du Plan Nord. La lettre fasciste de Bernard Guay publiée dans un quotidien, faisant l’apologie d’expédition punitive comme les nazis le faisaient si bien en vue d’une «salubrité politique» ? Les caricatures d’Ygreck faisant un amalgame entre Nadeau-Dubois et Ossama Ben Ladden? Richard Martineau et son disque qui saute? Éric Duhaime qui est toujours fidèle à lui-même? Ou même la démission de la ministre Beauchamp qui était essentiellement une expression de sa hargne contre les associations étudiantes?
L’État de droit: axiologiquement neutre?
On me dira que ces propos et ces actions proviennent de journalistes, de chroniqueurs et d’individus, et qu’ils n’ont rien d’institutionnel. À la limite, on inscrira ces individus et leurs discours dans une culture du mépris. Mais face à cette objection, je soulignerai ici que des gens comme Gendron vous diront que le mouvement étudiant s’oppose à l’État de droit, qui est l’une des deux principales institutions au fondement de nos démocraties libérales ( la seconde de ces institutions est le libre-marché, bien entendu).
Dans l’imaginaire politique de la gauche, jusqu’à présent, on avait tendance à distinguer le «bon» libéralisme, c’est-à-dire le libéralisme politique, qui est assuré par l’État de droit et par les procédures judiciaires qui garantissent le traitement égal de tous devant la loi, qui défend les libertés individuelles, et le libéralisme économique, qui creuse toujours de plus en plus l’écart entre les riches et les pauvres, qui procèdent au saccage systématique de nos institutions et de notre planète, et qui brûle des vies humaines comme si elles n’étaient que des ressources pour créer du profit.
Or, il me semble clair que ce printemps québécois fait ressortir les tenants et les aboutissants du libéralisme, autant dans sa forme politique qu’économique. On comprendra assez rapidement que le capitalisme, tel qu’il se meut en ce moment, méprise les faibles ainsi que les luttes politiques dans lesquels ils s’engagent dans le but de se protéger du mouvement destructeur du marché et de l’état de droit.
Ces deux institutions, c’est à dire l’État de droit et le libre-marché, qui assurent en grande partie le bon fonctionnement du capitalisme, sont fondés sur le mépris des faibles ainsi que des luttes politiques livrées par ces derniers tout en en se représentant comme étant des institutions axiologiquement neutres sur le plan moral. En ce sens, il n’y a rien de neutre dans ces institutions. Telle est la thèse que je défends dans ce court texte. Pour le propos de ce texte, je m’en tiendrai essentiellement à une critique de l’État de droit.
Cela dit, les Ygreck, les Stéphane Gendron et les Richard Martineau de ce monde, qui se réclament du «gros bon sens», ne font, à la fin de la journée, que reproduire le mépris institutionnalisé qui est au fondement des modalités du vivre-ensemble dans le monde contemporain. Ils utilisent le langage de l’état de droit, du gros bon sens ainsi que la logique du marché pour faire valoir leurs discours. Et il n’en tient qu’à nous de dire : ça suffit.
Obligations versus droits
Pour que mon propos fasse un peu de sens, je veux d’abord faire une distinction entre les obligations et les droits. Cette distinction, je la fais avec Simone Weil. En gros, on dira avec elle que les droits sont des conventions qui ne font sens que dans un contexte socio-historique particulier. Le droit repose sur la jurisprudence, la structure sociale, l’esprit des institutions, les rapports sociaux et plusieurs autres éléments qui constituent une société donnée. Les droits ne sont, de par ce fait, pas éternels et certainement pas naturels. Considérant que la nature humaine est une mythologie sur laquelle on a construit un système très efficace de domination, on peut en arriver à l’idée que la notion de droit naturel est une monstruosité sur le plan philosophique. Un droit, qu’il soit dit « naturel » ou pas, ne vaut simplement rien s’il n’est pas reconnu par personne.
Les obligations, quant à elles, relèvent de notre humanitude et du fait qu’on s’inscrit dans le monde. Comme dirait Weil, une « obligation ne serait-elle reconnue par personne, elle ne perd rien de la plénitude de son être». Il n’y a qu’un seul et unique objet des obligations: l’être humain. En tant qu’êtres humains, nous avons des obligations à l’égard des autres êtres humains pour la seule et unique raison qu’ils sont, justement, humains. Aucune autre condition n’a à intervenir. Et, en retour, les humains n’ont qu’une seule et unique obligation à s’imposer en rapport à leurs confrères et consoeurs: c’est le respect. Et la seule médiation qui compte, pour que ce respect soit réel et non fictif, ce sont ce que Weil appelle «les besoins terrestres de l’homme».
Autrement dit, s’il y avait une attaque de zombies généralisée demain matin, et que, un mois plus tard, il ne restait plus sur cette terre qu’une poignée d’êtres humains, il y aurait des fortes chances que les droits ne veuillent plus rien dire. Mais en retour, les obligations continueraient à être valides. Lorsque, dans la télésérie «The Walking Dead», Rick (le protagoniste) et son petit groupe de survivants se promenent dans un monde de zombie post-apocalyptique et se confrontent à divers dilemmes moraux, c’est toujours sur le plan des obligations, et jamais sur celui des droits. Doit-on nourrir ou abriter celui qui se présente devant nous malgré nos ressources limitées? Devons-nous accueillir dans notre petit groupe de survivants quelqu’un que nous ne connaissons pas? Le droit n’a plus rien à voir dans l’univers de zombies de «The Walking Dead». La norme à l’aune de laquelle on juge la justesse de nos actions est de l’ordre des obligations.
Alors concrètement, c’est quoi au juste une obligation?
De manière évidente, on peut déjà identifier les obligations qui renvoient à des besoins physiques. Si on ne mange et on ne bois pas, on meurt. On peut alors déjà identifier un premier besoin terrestre, qui est celui de pouvoir se nourir à sa faim. Il y a une liste de besoins physiques qu’on peut énumérer ici: la protection contre la violence, le logement, les vêtements, la chaleur, l’hygiène, les soins en cas de maladie. C’est en ce sens que les besoins humains sont intimement liés avec les obligations. Attaquer quelqu’un ou laisser quelqu’un succomber à une maladie alors qu’on pourrait en prendre soin va donc, de tout évidence, contre nos obligations en tant qu’êtres humains.
Mais au delà de nos besoins physiques, de nos besoins du corps, nous avons aussi des besoins qui concernent l’esprit. Dans le langage de Weil, il y aurait donc ce qu’elle appelle de la nourriture pour le corps, mais il y a aussi la nourriture pour l’esprit. La nourriture pour l’esprit, dans la raisonnement weilien, est tout aussi vital que la nourriture pour le corps.
Je parlais donc plus tôt du lien intime entre respect et obligation. On respecte un champ de blé non pas pour lui-même, mais parce qu’il est en mesure de nourir des êtres humains. On doit donc un certain respect à la colelctivité parce qu’elle peut servir de nourriture à l’âme, dans la mesure où elle nous inscrit dans le temps, nous fait part de notre passé et nous ouvre à l’avenir. Mais, comme Weil le disait, il arrive très souvent que certaines collectivités, au lieu de nourir l’âme, vont finir par la dévorer. Le raisonnement va de même pour les institutions. Certaines insitutions nourissent l’esprit, ouvrent des possibilité à l’être humain. D’autres ne font que broyer notre esprit.
Il me semble qu’avec le nombre institutions pourries qui existent en ce moment qui sont les pilliers de notre civilisation, il ne faudrait pas, justement mettre à terre l’une des rares qui a encore la capacité de nourir l’esprit. Je ne suis pas en train de dire que l’université est le nec plus ultra des institutions. Ça peut être un milieu compétitif, violent et écrasant. Mais en retour, il nous arrive de rencontrer des professeurs généreux, avec qui on se lie d’amitié et qui nous transmettent avec amour leurs connaissances et qui nous donnent un espace, un réel espace, pour se penser soi-même et le monde. Et avec un peu de volonté, on peut reproduire cette générosité humaniste dans nos salles de cours, lorsque nous devenons nous-mêmes chargés de cours ou professeurs.
Considérant que l’université peut nourir l’esprit, en étant un potentiel de réponse à ces besoins humains que sont la liberté, la responsabilité et l’égalité, ça devient donc une obligation pour ceux qui la gèrent, d’être en mesure d’offrir cette nourriture de l’esprit à toutes et à tous.
Mais nos politiques publiques ne se font pas au nom d’obligations. Nos intellectuels publics ne parlent pas au nom d’obligations. Leurs bien pensance se fait au nom des droits de la personne. Cela dit, le langage du droit peut facilement ouvrir à l’institutionalisation du mépris, comme nous allons le voir dans la prochaine section.
Droit et justice
L’État de droit est quelque chose qui se présente comme étant neutre, comme je le disais plus haut. Pour se faire reconnaître nos droits au sein de ce dernier, il faut jouer selon les règles et selon la logique procédurale libérale. Ces règles, nous dit-on, sont neutres, et tous sont égaux devant elles.
La logique procédurale libérale pour penser les normes est symptômatique d’un problème qui se trouve au cœur même de la modernité : Weil dirait que c’est ce moment où l’amour devient quelque chose de distinct de ce qui est juste.
La justice, argumente-t-elle, est aussi une sorte de moment de médiation qui permet de penser le commun entre deux être qui sont séparés. Objectivement, l’humanité est composée de gens faibles et de gens forts. Certains ont plusde moyens que d’autres. La justice naturelle, en ce sens, permet au fort d’exercer de la force sur le faible. Et c’est justement là que la justice surnaturelle devient quelque chose de miraculeux. « La vertu surnaturelle de la justice consiste, si on est supérieur dans le rapport de forces, à se conduire exactement comme s’il y avait de l’égalité ». Dans le raisonnement de Weil, il y a alors une adéquation à faire entre justice et charité.
Il me semble que la rivalité quasi-mythologique éternelle entre Superman et Lex Luthor qu’on retrouve dans de nombreuses téléséries, comic books et films illustre bien la grande différence entre la justice naturelle et la justice surnaturelle. Lex Luthor, qui a un QI nettement supérieur à la moyenne, va chercher à imposer sa force sur autrui, quitte à devenir maître du monde. Il veut imposer la justice naturelle. Superman, quant à lui, cherchera à aider la veuve et l’orphelin dans ses temps libres, mais la plupart du temps, il portera des lunettes et un complet-cravate et se comportera comme un citoyen ordinaire. Malgré sa force surhumaine et sa capacité physique de conquérir la planète, il ne va pas chercher à imposer sa loi à autrui. Il cherchera à aider comme il peut. Il est, en ce sens, le partisan de la justice surnaturelle parce qu’il donne à autrui, en fin de compte. Il reconnaît l’Autre pour le simple fait qu’il est.
La charité implique la générosité et une reconnaissance de l’autre et, ultimement, l’amour de l’autre. Ce qui renvoie à un aphorisme de Weil qu’on retrouve dans « La pesanteur et la grâce ». « Parmi les êtres humains, on ne reconnaît pleinement l’existence que de ceux qu’on aime ». Si la justice et la charité ne doivent pas être séparés, c’est parce que les deux renvoient à de la reconnaissance, de par ce fait, à de l’amour. Une part de don de soi est implicite dans la justice surnaturelle puisqu’il y a adéquation entre amour, justice et charité. On porte à l’universel la question de l’amour.
Le droit, en retour, est quelque chose qui est pensée pour dispenser celui qui a de donner. C’est aussi quelque chose qui fait comprendre à celui qui n’a pas que c’est de sa propre faute s’il ne possède rien, parce que, à la fin de la journée, les procédures et le marché sont neutres. Le droit est ce qui reste lorsque l’amour (et la charité) et la justice sont séparés.
Penser l’amour et la justice comme deux moments séparés nous mène à mépriser le faible. Comme l’affirme Weil, on méprise le crime et on méprise le vol, mais ce qui se tient sous ce mépris est un mépris de ceux qui sont pris à la gorge et qui sont désespérés. Le mépris du vol, des casseurs ou des « étudiants-terroristes » pour reprendre le très éloquent Éric Duhaime est, comme je le disais, un mépris des faibles ainsi que des luttes politiques que ces derniers mènent. C’est refuser à ces derniers la possibilité même de demander d’être reconnus.
Bref, séparer l’amour de la justice signifie réduit cette dernière à des procédures. Et ces procédures peuvent laisser libre-cours aux pires injustices. Des étudiants qui proviennent de familles riches peuvent jouer les règles du jeu, engager un avocat ( qui est quelque chose de dispendieux en soi) et demander des injonctions. Et ces injonctions sont l’incarnation du mépris. Ces injonctions représentent bien l’usage de procédures qui outrepassent les luttes politiques de ceux qui sont opprimés et qui veulent se faire reconnaître, qui se battent pour mettre en lumière les obligations que les humains devraient avoir à l’égard des autres. Ces injonctions se font au nom de tout, sauf le respect. Ces injonctions se sont dans les règles du jeu et permettent à 53 étudiants sur 5400 d’avoir des cours privés d’enseignants qui doivent donner des cours avec un fusil à la tempe. Tout ceci fait partie des règles du jeu. L’État de droit le permet, ça.
Et on a encore le culot d’appeller ça « justice ».
L’État de droit n’a donc rien à voir avec ce concept noble qu’est la justice. L’État de droit incarne l’institutionalisation du mépris et, de par ce fait, une institution qui nous éloigne de notre humanitude. En ce sens, les Éric Duhaime et les Ygreck de ce monde, dans tous leurs propos grossiers, ne sont que des symptômes de ce mépris institutionalisé.
En guise de conclusion: un bon libéralisme contre un mauvais libéralisme?
Ces dernières années, les critiques du capitalisme et des effets pernicieux ce dernier sur le vivre-ensemble ont eu tendance à distinguer le mauvais libéralisme ( le libre-marché) qui écrase les faibles et qui enrichit les forts, du bon libéralisme ( le libéralisme politique, l’État de droit) qui est le gardien des droits et libertés de tous et de toutes. Hors, il me semble clair que cette crise (je rappellerai que le temre «krisis» était un terme médicinal qui désignait le moment de l’apogée dans un procès évolutif, un point tournant dans lequel on fait face à une incertitude radicale entre la guérison et la mort) a mis en lumière le fait que ces deux libéralismes, bon et mauvais, participent à un seul et unique mouvement. Et c’est un mouvement qui institutionalise et justifie le mépris malgré sa prétention à être moralement neutre.
Le mépris culturel que le marché met en oeuvre à l’égard des plus démunis est, au bout du compte, le même que celui qui est mis en oeuvre par l’État de droit et de ses procédures.
Si par quelconque miracle, on arrivait à obtenir la gratuité scolaire, l’institution universitaire dans son idéalité continuerait à être attaqué par le libre-marché et l’État de droit et la lutte serait toujours à refaire. Et on continuerait à se faire mépriser par des intellectuels bien pensants du genre de Mathieu Cock-Côté
Face à ces constats, nous pouvons continuer à railler les grossièretés qui sont déployées par tous les Stéphane Gendron et les Éric Duhaime de ce monde tout en continuant à subir le mépris institionnel qui est à l’oeuvre.
Mais ce qui serait mieux serait, à mon avis, de nourir un imaginaire autour d’une conception de la justice qui n’est pas séparée de l’amour pour, à plus long terme, fonder des institutions qui pourraient contre-carer l’hégémonie des institutions du mépris. Nous pourrions fonder des quotidiens, des revues et des espaces permettant l’action politique qui iraient à l’encontre du discours véhiculé par les médias de masse.
Bref, maintenant que les masques sont tombés, la balle est dans notre camp. Nous pouvons jouer à la vierge offensée, ou nous pouvons fonder quelque chose de beau. C’est à nous de jouer.
Minh Nguyen
monsieur.minh@gmail.com