Réflexions sur “Christ au calvaire”

Une réimpression d’un billet que j’ai écrit et publié sur l’ancienne version de mon blogue, le 22 mars de l’an passé. Le billet traité du recueil de poésie de Dario De Facendis, intitulé “Christ au calvaire”. Ayant relu ledit recueil aujourd’hui, alors que j’étais pris avec le syndrôme de la page blanche, je me suis dit qu’il était important de faire connaître ce livre. D’où la publication d’un vieux billet.
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À mon grand chagrin, je ne suis pas vraiment un grand lecteur de poésie. Pourtant, c’est une forme littéraire qui peut me toucher à tellement de niveaux. Le rythme, l’expression des idées par le biais d’une esthétique des mots, une manière de représenter le monde… Je ne saurais dire pourquoi je ne m’y suis jamais mis. Il y a quelques poètes que j’aime beaucoup, cependant, Walt Whitman, Bertolt Brecht et Gaston Miron pour en nommer quelques uns, mais je n’ai tout de même pas une grande culture générale en terme de poésie.

L’écriture de ce texte me met donc un peu mal à l’aise. S’il y a une chose qu’on nous apprend dans la sphère académique, c’est qu’on doit connaître le champ duquel on parle avant de prendre la parole. C’est ainsi qu’on se donne une certaine autorité pour prendre la parole à propose d’un certain sujet. Cela dit, je justifie l’écriture de ce texte pour la simple et bonne raison que ce dont il est objet, le recueil de poésie de Dario De Facendis, « Christ au calvaire », paru aux Éditions du Noroît l’an passé, touche des cordes sensibles chez moi et, par le fait même, déploie une sensibilité au monde que je considère potentiellement rédemptrice pour notre époque.

Sur la forme ainsi que sur le fond, ce recueil de poésie peut surprendre le lecteur, surtout dans un contexte sociohistorique dans lequel la séparation entre l’État et l’Église n’est plus quelque chose qu’on remet en question. C’est plutôt un processus qui a été enclenché et qui continue son chemin. La religion, notre rapport au christianisme ou au Christ lui-même, est quelque chose qui se déploie dans la sphère privée, à notre époque. Or, Dario De Facendis fait justement le contraire de cela : il s’adresse au Christ, dans ce recueil de poésie. On peut certes se questionner sur le sens de son poème, mais ce n’est pas ce que je compte faire avec ce texte.

Je compte plutôt exprimer ici comment j’ai reçu ce livre. La lecture d’un texte, qu’il soit question d’un traité philosophique, d’un manifeste, d’un roman ou d’un recueil de poésie, est toujours un dialogue entre l’auteur et le lecteur. L’intention de Dario De Facendis, lorsqu’il a écrit ce texte, est une chose. La réception du texte est le résultat, cependant, du lieu où se situent ses lecteurs lorsqu’ils se confrontent à ses propos.

De la manière que j’ai reçu la lecture de ce recueil de poésie, j’y vois la mise en récit et en mots du drame de notre époque. La douleur du Christ, sur son crucifix, que que Dario De Facendis met en scène dans un langage expressif et touchant, peut être comprise dans le cadre de ce poème comme un parallèle avec le drame de notre époque. La douleur du Christ, dans ce poème, tel que je la comprends, est une représentation de la douleur du monde.

Le Christ, abandonné sur sa croix, se trouve à être une incarnation de l’universel humain. Et c’est cet universel humain, qui est si précieux, qui s’échappe de nos mains, qui est de plus en plus difficile à saisir.

Christ,

le temps a dissous
la douleur

de ta mort
l’ultime ombre s’est retirée

n’est que du ciel
la souvenance

J’entends par l’universel humain non pas une réalité objective, observable et objectivable de l’essence humaine. J’entend par là plutôt quelque chose qui nous transcende et qui est en mesure d’établir un terrain commun permettant des expériences partagées là où il y a diversité, conflits et pluralité. L’universalisme humain est une aspiration, une finalité morale vers laquelle on devrait tendre ensemble en tant que collectivité, en tant que frères et sœurs dans cette grande famille qu’est l’humanité.

Et en fin de compte, que nous soyons croyant ou pas, ne pouvons-nous pas dire que le Christ a ouvert un paradigme tout autre dans notre manière de concevoir le monde et le commun? Ne pouvons nous pas dire que le Christ a été l’instigateur d’une révolution quant à notre manière d’entrer en rapport les uns avec les autres?

La mort du Christ, de par ce fait, présenté comme un processus dans ce recueil de poésie, est aussi un reflet de notre difficulté toujours croissante, en tant qu’humanité, de nous mettre en rapport avec l’universel. La dissolution de la douleur du Christ avec le temps se fait en parallèle avec la dissolution de notre capacité d’entrer en rapport les uns avec les autres et d’inscrire ces rapports dans la durée.

En mourant, le Christ, tel que mis en récit dans ce poème, bien entendu, reste impuissant devant la destruction du monde.

de ta croix
tu contemples la longue durée
qui effrite la pierre
et assèche l’écoulement des eaux

Certains pourraient voir en de tels vers un brin de pessimisme ou encore une attitude nostalgique d’une manière de s’inscrire dans le monde passé. Cela dit, je ne crois pas que c’est là que ça se passe. Je penser qu’on retrouve plutôt dans ce recueil de poésie une lettre d’amour à l’égard de ce que nous pouvons être en tant qu’humanité, de ce que ce qu’il y a de plus noble vers lequel nous pourrions tendre.

Et la force du propos déployé par Dario De Facendis réside en le fait qu’un amour pour l’humanité, pour l’universel humain, ne signifie pas pour autant le forclusion de ses côtés dits négatifs. Le poème se termine sur une note remplie d’espoir, et on le sait bien, l’espoir n’a rien à voir avec l’optimisme.

En ramenant le Christ, dans ce poème, à sa dimension humaine, l’auteur met en lumière quelque chose d’essentiel la défense et le maintien de l’humanité : l’universalisme dans sa possibilité effective et instituante. La beauté de ce poème est qu’en ramenant le Christ à sa dimension humaine, l’universel humain ne paraît plus comme un ailleurs inatteignable, mais, au contraire, comme quelque chose vers lequel nous devons, tant que collectivité, tendre parc que mondain. En ce sens, ce recueil de poésie a réussi à faire ce qui est si difficilement pensable dans mon champ d’études, qui est la théorie politique : il a réussi à articuler le particulier et l’universel, le réel et l’idéal et ce, l’immanence et la transcendance, l’humanité et le céleste. Ce n’est pas que c’est quelque chose de pas faisable dans le champ académique. C’est qu’on doit se confronter à multiples discours pour ce faire et que nous sommes forcés de nous justifier pour tout propos qui se situe à l’extérieur de propos facilement recevables.

C’est le propre de l’idéologie, je dirais. Qu’on le veuille ou pas, nous vivons dans un contexte profondément libéral. Et nous sommes pris avec les horizons conceptuels libéraux et matérialistes dans le champ de la théorie politique. Il devient particulièrement difficile de tendre vers le Beau et le Bon. C’est le propre de la modernité et de la logique du monde contemporain, à mon sens, que de subordonner le monde à des principes mécaniques, froids et rationalistes.

Et à la fin de la journée, l’univers poétique que Monsieur de Facendis a créé, ici, en un qui représente Beau et ce, malgré le fait qu’il passe par la médiation d’un sujet qu’on peut juger triste. En ce sens, le recueil de poésie qu’il a publié ici renvoie, à mon sens, à quelque chose de Bon et d’éthique. Pour cette raison, sa lecture me semble être quelque chose d’essentiel. Bref, je disais que je n’étais pas un grand lecteur de poésie. Cela dit, la dimension éthique et les implications normatives de ce recueil de poésie me parlent dans un langage qui m’est familier : celui de la défense et du maintien du Juste, du Bon et de l’humanité.

Minh

monsieur.minh(@)gmail.com

Lecture complémentaire:

De Facendis, Dario, Christ au calvaire, Éditions du Noroît, Montréal, 2010, 45 p