À ma guise 1
De 1943 à 1947, George Orwell a écrit une série d’articles pour le journal britannique social-démocrate, « Tribune » dans la chronique intitulée « As I please ». Comme le titre l’implique, ces articles étaient un lieu par lequel Orwell se donnait le droit d’écrire sur ce qui lui plaisait.
Ces articles permettaient à Orwell de faire des digressions sur bon nombre de thématiques qui lui venaient à l’esprit, que ce soir des observations sur la nature, des impressions de lecture ou des réflexions sur la situation politique. Il n’y avait pas réellement de continuité narrative d’un article à un autre, outre, bien sûr, la sensibilité d’Orwell qui se déployait dans ces pages. Une particularité de cette chronique était qu’Orwell ne titrait pas ces articles, ne donnant pas un aperçu au lecteur, de cette manière, de leur thématique.
—————–
Lorsqu’il était invité à se définir politiquement, George Orwell faisait souvent la même boutade en affirmant qu’il était un anarchiste tory, ou encore, un anarchiste conservateur. C’est un terme, de toute évidence, n’est pas sans tensions.
—————–
Je m’appelle Minh Nguyen et je suis l’instigateur de ce projet qui se concrétise par le biais de ce zine intitulé « Identité secrète ». Ce zine se veut un espace de réflexion sur notre manière d’habiter le monde, la culture populaire, le littéraire, la musique et les questions politico-sociales en général.
Étant un passionné de théories politiques, autant modernes, contemporaines que classiques, je suis convaincu que la lecture et la compréhension de ces dernières peuvent nous donner un regard neuf sur le monde dans lequel nous vivons. Mais je suis aussi conscient que le jargon souvent utilisé dans cette littérature peut en effrayer plus d’un. On ne va pas se le cacher : une bonne compréhension de l’histoire des théories politiques nécessite beaucoup de temps, de travail et d’efforts. S’approprier le vocabulaire (et donc l’univers symbolique) d’auteurs comme Platon, Pierre Joseph-Proudhon, Georg Willhelm Hegel, Hannah Arendt, Michel Freitag, Denis de Rougemont ou Simone Weil, pour en nommer que quelques-uns, est un travail préalable à la compréhension de leurs propos. Et souvent, la littérature qui est produite autour des lectures de ces auteurs est une littérature qui est propre à la sphère académique. On retrouvera des commentaires pertinents sur Arendt ou Freitag dans des revues académiques telles que la « Revue canadienne de science politique » ou encore « Société ».
Ce qui m’embête, à ce niveau, est que la réflexion reste entre les mains de gens qui oeuvrent dans le milieu académique. Je ne suis pas en train de formuler une critique de l’institution universitaire. Il y en a certes une à faire, mais ce n’est pas ce que je fais en ce moment. Je vais reconnaître d’emblée que l’institution universitaire est probablement le seul lieu dans le cadre de notre ordre social qui m’a donnant autant d’espace et de liberté de pensée. C’est le lieu dans lequel on m’a transmis le plus de connaissance, ainsi que des méthodes de travail et de lecture dont je ferai usage jusqu’à ce que je pousse mon dernier souffle. Bref, l’université, comme lieu de réflexion critique, comme lieu de transmission de la connaissance, c’est un idéal que j’apprécie. Cela dit, j’aimerais voir plus d’espaces semblables se fonder et qu’ils soient accessibles pour le plus de gens possible.
Il y a un besoin pour de tels espaces. Dans des temps aussi instables que ceux dans lesquels nous vivons, il est important de se pencher sur ce que nous avons fait, en tant que civilisation, où nous sommes en ce moment, et vers où nous nous dirigeons. D’où la finalité de ce zine : le déploiement d’un espace de réflexion de théorie critique qui se veut accessible pour tous et toutes.
—————–
Cela dit, d’aucune manière ne pourra-t-on dire que ce zine vise la neutralité sur son ton, son objet ou sa forme. Je me sens proche d’un courant politique qu’on pourrait appeler l’anarchisme tory. Come je l’ai dit plus tôt, le terme a été utilisé par George Orwell pour décrire sa position politique. Le terme a aussi été popularisé récemment par le philosophe politique, Jean-Claude Michéa pour décrire la nécessité d’une nouvelle position à partir de laquelle on peut penser l’action politique.
Ce courant politique ne serait pas une doctrine pour ainsi dire. Avec d’autres qui se situent dans ce courant, je voudrais plutôt définir une sensibilité, une manière d’habiter le monde. Je voudrais participer à construire une approche théorique et critique qui permettrait de mettre de la lumière sur ce qui ne va pas dans le monde. On me dira que le théorique est de l’ordre de l’abstrait. À cela, je répondrai que les théories politiques sont tout ce qu’il y a de plus pratique, puisque nous donnant des outils permettant d’interpréter le monde dans lequel on vit, de le connaître. Et la manière qu’on connaît le monde a une influence directe sur la manière qu’on l’habite.
Alors, comment définir une théorie critique anarchiste tory? À mon sens, c’est reconnaître, de prime abord, qu’en tant qu’êtres humains, nous venons au monde avec un manque. C’est reconnaître que la liberté et la responsabilité sont des choses qui doivent être instituées, que c’est à l’intérieur de normes que nous pouvons entrer en contact les uns avec les autres, que nous pouvons entrer en rapport avec le monde.
Je pense que cette sensibilité est nécessaire pour la gauche contemporaine si elle veut encore trouver un point d’appui pour formuler une critique cohérente du capitalisme, qui, par définition, ne peut qu’exister en bouleversant sans cesse les rapports de production et, de par ce fait, les rapports sociaux. Comme le disait Marx, « ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelle distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports figés et couverts de rouille avec leur cortège de conceptions et d’idées antiques et vénérables se dissolvent : ceux qui les remplacent vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané ».
Réduire la théorie critique à la transgression de toutes normes renvoie à renforcer la logique transgressive du capitalisme. Joseph Schumpeter, économiste libéral s’il y en a un, faisait l’éloge de la destruction créatrice. Schumpeter parlait, bien sûr, au processus de la destruction de secteurs d’activité qui pouvaient être dominants en conjonction avec la création de nouvelles activités économiques qui vont remplacer celles qui dominaient jadis. Un exemple bien bête serait que les jeux vidéos auraient remplacés les livres. Le milieu de l’éditions chuterait et le marché des jeux vidéos est en croissance.
Mais la destruction créatrice, dans son mouvement d’ordre économique, mène aussi à l’ébranlement, voire la destruction, des normes sociales qui assuraient la cohésion sociale. Le hic est que la destruction de ces normes sociales se fait plus rapidement que l’institution de nouvelles. Le mouvement du marché est plus rapide que le mouvement de la culture dans sa capacité instituante. Et le sujet a besoin de normes pour formuler une critique. Il a besoin de connaître le monde pour le critiquer. En ce sens, la destruction de toutes normes renvoie à s’enlever la possibilité de formuler une critique cohérente de la logique du monde contemporain. La destruction de toutes normes renvoie à la participation directe au mouvement du capital.
C’est pour cette même raison que les théories politiques critiques du capitalisme doivent se questionner sur leurs tenants et leurs aboutissants. Pour ma part, mes convictions m’ont poussé à formuler une critique du capitalisme à partir de politiques anarchistes, qui s’opposent à toutes formes de domination, tout en reconnaissant la nécessité d’une morale conservatrice, qui tend vers des idées telles que le Bon, le Beau, le Juste, la Vérité. Bref, ce qui m’intéresse, ce sont les conditions de possibilité du dépassement du capitalisme. Bref, le théorique n’est pas une affaire purement académique ou abstraite, mais bien un acte politique, une manière d’habiter le monde.
Ce que je vise, au bout du compte, c’est la défense et le maintien de l’humanité. C’est la défense du monde commun.
Et j’espère de tout cœur que vous vous joindrez à moi dans cet effort qui doit être collectif.
Minh
monsieur.minh(a)gmail.com
Lectures complémentaires :
Michéa, Jean-Claude, Orwell anarchiste tory, Climats, Paris, 2008, 176 p.
Marx, Karl et Engels, Friedrich, Le Manifeste du parti communiste, GF Flammarion, Paris, 1998,206 p.
Schumpeter, Joseph A., Can capitalism survive? Creative destruction and the future of the global economy, Harper Perrenial, New York, 2009, 195 p.