Identité secrète

Disgressions d'un geek de gauche sur le maintien de l'humanité et du politique

Month: février, 2012

Réflexions sur “Christ au calvaire”

Une réimpression d’un billet que j’ai écrit et publié sur l’ancienne version de mon blogue, le 22 mars de l’an passé. Le billet traité du recueil de poésie de Dario De Facendis, intitulé “Christ au calvaire”. Ayant relu ledit recueil aujourd’hui, alors que j’étais pris avec le syndrôme de la page blanche, je me suis dit qu’il était important de faire connaître ce livre. D’où la publication d’un vieux billet.
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À mon grand chagrin, je ne suis pas vraiment un grand lecteur de poésie. Pourtant, c’est une forme littéraire qui peut me toucher à tellement de niveaux. Le rythme, l’expression des idées par le biais d’une esthétique des mots, une manière de représenter le monde… Je ne saurais dire pourquoi je ne m’y suis jamais mis. Il y a quelques poètes que j’aime beaucoup, cependant, Walt Whitman, Bertolt Brecht et Gaston Miron pour en nommer quelques uns, mais je n’ai tout de même pas une grande culture générale en terme de poésie.

L’écriture de ce texte me met donc un peu mal à l’aise. S’il y a une chose qu’on nous apprend dans la sphère académique, c’est qu’on doit connaître le champ duquel on parle avant de prendre la parole. C’est ainsi qu’on se donne une certaine autorité pour prendre la parole à propose d’un certain sujet. Cela dit, je justifie l’écriture de ce texte pour la simple et bonne raison que ce dont il est objet, le recueil de poésie de Dario De Facendis, « Christ au calvaire », paru aux Éditions du Noroît l’an passé, touche des cordes sensibles chez moi et, par le fait même, déploie une sensibilité au monde que je considère potentiellement rédemptrice pour notre époque.

Sur la forme ainsi que sur le fond, ce recueil de poésie peut surprendre le lecteur, surtout dans un contexte sociohistorique dans lequel la séparation entre l’État et l’Église n’est plus quelque chose qu’on remet en question. C’est plutôt un processus qui a été enclenché et qui continue son chemin. La religion, notre rapport au christianisme ou au Christ lui-même, est quelque chose qui se déploie dans la sphère privée, à notre époque. Or, Dario De Facendis fait justement le contraire de cela : il s’adresse au Christ, dans ce recueil de poésie. On peut certes se questionner sur le sens de son poème, mais ce n’est pas ce que je compte faire avec ce texte.

Je compte plutôt exprimer ici comment j’ai reçu ce livre. La lecture d’un texte, qu’il soit question d’un traité philosophique, d’un manifeste, d’un roman ou d’un recueil de poésie, est toujours un dialogue entre l’auteur et le lecteur. L’intention de Dario De Facendis, lorsqu’il a écrit ce texte, est une chose. La réception du texte est le résultat, cependant, du lieu où se situent ses lecteurs lorsqu’ils se confrontent à ses propos.

De la manière que j’ai reçu la lecture de ce recueil de poésie, j’y vois la mise en récit et en mots du drame de notre époque. La douleur du Christ, sur son crucifix, que que Dario De Facendis met en scène dans un langage expressif et touchant, peut être comprise dans le cadre de ce poème comme un parallèle avec le drame de notre époque. La douleur du Christ, dans ce poème, tel que je la comprends, est une représentation de la douleur du monde.

Le Christ, abandonné sur sa croix, se trouve à être une incarnation de l’universel humain. Et c’est cet universel humain, qui est si précieux, qui s’échappe de nos mains, qui est de plus en plus difficile à saisir.

Christ,

le temps a dissous
la douleur

de ta mort
l’ultime ombre s’est retirée

n’est que du ciel
la souvenance

J’entends par l’universel humain non pas une réalité objective, observable et objectivable de l’essence humaine. J’entend par là plutôt quelque chose qui nous transcende et qui est en mesure d’établir un terrain commun permettant des expériences partagées là où il y a diversité, conflits et pluralité. L’universalisme humain est une aspiration, une finalité morale vers laquelle on devrait tendre ensemble en tant que collectivité, en tant que frères et sœurs dans cette grande famille qu’est l’humanité.

Et en fin de compte, que nous soyons croyant ou pas, ne pouvons-nous pas dire que le Christ a ouvert un paradigme tout autre dans notre manière de concevoir le monde et le commun? Ne pouvons nous pas dire que le Christ a été l’instigateur d’une révolution quant à notre manière d’entrer en rapport les uns avec les autres?

La mort du Christ, de par ce fait, présenté comme un processus dans ce recueil de poésie, est aussi un reflet de notre difficulté toujours croissante, en tant qu’humanité, de nous mettre en rapport avec l’universel. La dissolution de la douleur du Christ avec le temps se fait en parallèle avec la dissolution de notre capacité d’entrer en rapport les uns avec les autres et d’inscrire ces rapports dans la durée.

En mourant, le Christ, tel que mis en récit dans ce poème, bien entendu, reste impuissant devant la destruction du monde.

de ta croix
tu contemples la longue durée
qui effrite la pierre
et assèche l’écoulement des eaux

Certains pourraient voir en de tels vers un brin de pessimisme ou encore une attitude nostalgique d’une manière de s’inscrire dans le monde passé. Cela dit, je ne crois pas que c’est là que ça se passe. Je penser qu’on retrouve plutôt dans ce recueil de poésie une lettre d’amour à l’égard de ce que nous pouvons être en tant qu’humanité, de ce que ce qu’il y a de plus noble vers lequel nous pourrions tendre.

Et la force du propos déployé par Dario De Facendis réside en le fait qu’un amour pour l’humanité, pour l’universel humain, ne signifie pas pour autant le forclusion de ses côtés dits négatifs. Le poème se termine sur une note remplie d’espoir, et on le sait bien, l’espoir n’a rien à voir avec l’optimisme.

En ramenant le Christ, dans ce poème, à sa dimension humaine, l’auteur met en lumière quelque chose d’essentiel la défense et le maintien de l’humanité : l’universalisme dans sa possibilité effective et instituante. La beauté de ce poème est qu’en ramenant le Christ à sa dimension humaine, l’universel humain ne paraît plus comme un ailleurs inatteignable, mais, au contraire, comme quelque chose vers lequel nous devons, tant que collectivité, tendre parc que mondain. En ce sens, ce recueil de poésie a réussi à faire ce qui est si difficilement pensable dans mon champ d’études, qui est la théorie politique : il a réussi à articuler le particulier et l’universel, le réel et l’idéal et ce, l’immanence et la transcendance, l’humanité et le céleste. Ce n’est pas que c’est quelque chose de pas faisable dans le champ académique. C’est qu’on doit se confronter à multiples discours pour ce faire et que nous sommes forcés de nous justifier pour tout propos qui se situe à l’extérieur de propos facilement recevables.

C’est le propre de l’idéologie, je dirais. Qu’on le veuille ou pas, nous vivons dans un contexte profondément libéral. Et nous sommes pris avec les horizons conceptuels libéraux et matérialistes dans le champ de la théorie politique. Il devient particulièrement difficile de tendre vers le Beau et le Bon. C’est le propre de la modernité et de la logique du monde contemporain, à mon sens, que de subordonner le monde à des principes mécaniques, froids et rationalistes.

Et à la fin de la journée, l’univers poétique que Monsieur de Facendis a créé, ici, en un qui représente Beau et ce, malgré le fait qu’il passe par la médiation d’un sujet qu’on peut juger triste. En ce sens, le recueil de poésie qu’il a publié ici renvoie, à mon sens, à quelque chose de Bon et d’éthique. Pour cette raison, sa lecture me semble être quelque chose d’essentiel. Bref, je disais que je n’étais pas un grand lecteur de poésie. Cela dit, la dimension éthique et les implications normatives de ce recueil de poésie me parlent dans un langage qui m’est familier : celui de la défense et du maintien du Juste, du Bon et de l’humanité.

Minh

monsieur.minh(@)gmail.com

Lecture complémentaire:

De Facendis, Dario, Christ au calvaire, Éditions du Noroît, Montréal, 2010, 45 p

À ma guise 2

Il y a des chroniqueurs dans ce monde qui ont des tribunes publiques qui se complaisent dans la destruction de nombreuses facettes de notre humanité tout en se réclament de la vertu. Normand Lester, dans sa chronique d’aujourd’hui sur la grève étudiante en cours, a démontré qu’il faisait partie de cette catégorie de gens.

Grosso modo, Lester affirme que les universitaires qui étudient en sciences humaines et qui sont pour la grève sont essentiellement des enfants issus de la petite bourgeoisie. Une petite bourgeoisie, soutient-il, qui est gâtée, fainéante et paresseuse. Cette dernière se réclamerait du langage marxiste pour réclamer des études payées par les impôts de la classe ouvrière. Dans son argumentaire, Lester soutient que nos jeunes « rêvent de passer leur vie dans la chaleur oisive d’un bureau de fonctionnaire en attendant la retraite, si possible bien avant 65 ans ».

Il critique les jeunes de ne pas être assez entreprenants, de ne pas prendre le risque de partir en affaire. Le milieu universitaire, surtout en sciences humaines, est problématique pour lui, dans la mesure où il devient un refuge pour ce qu’il juge être des individus sans ambition, sans sens du risque et qui sont, ultimement, des gens inutiles pour la société. « Il faut assurer l’accession au savoir de tous ceux qui sont brillants et entreprenants tout en pénalisant les étudiants éternels sans ambition. Qu’ils se rendent socialement utiles en vendant des autos usagées ou en conduisant des souffleuses à neige » va-t-il affirmer tout bonnement.

Il conclut son texte en soutenant que « la hausse des frais de scolarité n’est pas une solution miracle au problème du financement des universités. C’est une mesure nécessaire de justice sociale. Le gel des frais de scolarité est un cadeau onéreux des contribuables à la petite bourgeoisie québécoise, une des plus fainéantes et peureuses de la planète. Et qui en plus, a le culot de se prétendre de gauche. »

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Je ne vais pas m’attarder sur toutes les attaques ad hominem faites par Lester. Le fait qu’il soit méprisant, de mauvaise foi et qu’il tourne les coins ronds ne vaut pas l’énergie qui serait déployée pour démontrer la faiblesse de son travail. Ce qui serait plus constructif, cependant, serait de voir de quel lieu parle une telle personne.

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Une chose qu’on peut remarquer, dans le texte Lester, est qu’il s’inscrit dans le délire idéologique du capital humain. Comme mes collègues Éric Martin et Maxime Ouellet le soulignent si bien dans leur petit livre intitulé « Université inc. », on parle de capital humain lorsqu’on conçoit l’individu et la société comme un ensemble d’interactions qui se résume à un calcul rationnel de coût-bénéfice. Dans ce délire, on saisirait chaque individu comme une petite entreprise qui est responsable de sa croissance et de son développement.

On réduit donc tout à un rapport marchand.

Et c’est exactement ce que fait Lester. Il réduit la décision des universitaires qui étudient en sciences humaines à de la paresse, à un manque d’entrepreneurship. Il réduit ces études comme étant un calcul motivé par la volonté de se trouver un emploi en tant que fonctionnaire.

Il met de côté toute autre motivation possible.

Mais, peu importe ce que disent les rationalistes de ce monde, il y a une partie de notre humanité qui s’inscrit dans une logique tout autre que le calcul rationnel coût-bénéfice. Il y a des logiques qui s’inscrivent dans un univers de sens tout autre que l’utilitarisme à outrance.

Et la réalité humaine ne se réduit pas à une contribution au mouvement du marché et à de la production de richesse. L’humanité est plus que de simples carriéristes et des entrepreneurs. Il y a une multitude de raisons pour lesquelles on étudie qui peuvent transcender des calculs rationnels.

On étudie pour mieux connaître le monde, peut-être? Ou encore pour se sortir, si ce n’est que pour quelques instants, du mouvement toujours de plus en plus rapide du marché, dans le but de réfléchir un peu sur le sort du monde? Certains d’entre nous vont entreprendre des études universitaires par amour pour leur objet de recherche.

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J’ai longtemps travaillé en tant que messager à bicyclette. Les conditions de travail étaient terribles et le salaire assez médiocre. Le fait que les études universitaires étaient accessibles m’ont permis de sortir de la logique du marché si ce n’est que pour un instant. Pour étudier. Pour lire plus. Pour écrire plus. Pour réfléchir un peu.

Ce sont là des choses jugées inutiles, si nous donnons raison au discours de Normand Lester. Mais ce qui est inutile n’est pas forcément sans importance.

Ce sont des choses importantes, parce qu’elles nous permettent de prendre le temps de regarder ce que signifie notre humanité. Ce sont des moments importants, surtout, pour sortir, un peu du mouvement toujours de plus en plus exigeant du marché. Et je suis certainement reconnaissant d’avoir la possibilité de vivre, même si ce n’est que pour un moment, à l’extérieur de la logique du marché.

Il y a certes bien des critiques à formuler à l’égard de l’institution universitaire, mais c’est tout de même un des derniers endroits dans ce monde, sans doute à cause de l’idéal sur lequel elle fut fondée, qui permet encore à l’individu de s’arrêter un moment et pour mieux connaître le monde dans le but de mieux l’habiter.

C’est pour toutes ces raisons qu’il faut défendre l’idéal de l’institution universitaire. Aujourd’hui, plus que jamais. C’est pour toutes ces raisons qu’il faut assurer l’accessibilité universelle de cette institution.

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J’ai mentionné rapidement le livre « Université inc. » par mes collègues Éric Martin et Maxime Ouellet. Ils démontrent, dans ce livre, comment l’Université tend de plus en plus à être détournée de son idéal pour des fins mercantiles. Ils formulent une critique de la marchandisation des universités dans le monde contemporain en défaisant bon nombre de mythes et de préjugés.

Le sous-financement de l’Université, par exemple. C’est, d’ailleurs, un des arguments principaux pour l’augmentation des frais de scolarité. Martin et Ouellet démontrent que ce n’est pas tant que les universités soient sous-financées, mais qu’ils sont malfinancés. « Ce que l’on remarque, ces dernières années, c’est que l’enseignement manque de plus en plus de ressources et que la recherche accapare une portion de plus en plus grande des fonds ».

Et l’importance de plus en plus grande pour les chaires de recherche dans les institutions universitaires ne font que confirmer cette tendance à l’université de s’inscrire de plus en plus dans une logique marchande. Parce que la recherche, c’est beaucoup plus rentable que l’enseignement à court terme.

Comme le disent Martin et Ouellet en conclusion de leur livre, la réduction des rapports sociaux et des institutions à une logique marchande n’est pas quelque chose d’inéluctable, c’est plutôt « un projet politique. À nous d’en articuler un autre qui accomplira le projet historique d’émancipation de la société québécoise : nous réapproprier ce qui nous appartient déjà. »

Bref, donnons nous la possibilité de résister contre la logique homogénéisante et totalisante du capital. Donnons nous la possibilité de défendre l’idéal d’une humanité qui transcende la logique totalisante du marché.

Minh

monsieur.minh(@)gmail.com

Lecture complémentaire :

Martin, Éric et Ouellet, Maxime, Université inc., Lux, Montréal, 2011, 152 p.

À ma guise 1

De 1943 à 1947, George Orwell a écrit une série d’articles pour le journal britannique social-démocrate, « Tribune » dans la chronique intitulée « As I please ». Comme le titre l’implique, ces articles étaient un lieu par lequel Orwell se donnait le droit d’écrire sur ce qui lui plaisait.

Ces articles permettaient à Orwell de faire des digressions sur bon nombre de thématiques qui lui venaient à l’esprit, que ce soir des observations sur la nature, des impressions de lecture ou des réflexions sur la situation politique. Il n’y avait pas réellement de continuité narrative d’un article à un autre, outre, bien sûr, la sensibilité d’Orwell qui se déployait dans ces pages. Une particularité de cette chronique était qu’Orwell ne titrait pas ces articles, ne donnant pas un aperçu au lecteur, de cette manière, de leur thématique.
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Lorsqu’il était invité à se définir politiquement, George Orwell faisait souvent la même boutade en affirmant qu’il était un anarchiste tory, ou encore, un anarchiste conservateur. C’est un terme, de toute évidence, n’est pas sans tensions.

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Je m’appelle Minh Nguyen et je suis l’instigateur de ce projet qui se concrétise par le biais de ce zine intitulé « Identité secrète ». Ce zine se veut un espace de réflexion sur notre manière d’habiter le monde, la culture populaire, le littéraire, la musique et les questions politico-sociales en général.

Étant un passionné de théories politiques, autant modernes, contemporaines que classiques, je suis convaincu que la lecture et la compréhension de ces dernières peuvent nous donner un regard neuf sur le monde dans lequel nous vivons. Mais je suis aussi conscient que le jargon souvent utilisé dans cette littérature peut en effrayer plus d’un. On ne va pas se le cacher : une bonne compréhension de l’histoire des théories politiques nécessite beaucoup de temps, de travail et d’efforts. S’approprier le vocabulaire (et donc l’univers symbolique) d’auteurs comme Platon, Pierre Joseph-Proudhon, Georg Willhelm Hegel, Hannah Arendt, Michel Freitag, Denis de Rougemont ou Simone Weil, pour en nommer que quelques-uns, est un travail préalable à la compréhension de leurs propos. Et souvent, la littérature qui est produite autour des lectures de ces auteurs est une littérature qui est propre à la sphère académique. On retrouvera des commentaires pertinents sur Arendt ou Freitag dans des revues académiques telles que la « Revue canadienne de science politique » ou encore « Société ».

Ce qui m’embête, à ce niveau, est que la réflexion reste entre les mains de gens qui oeuvrent dans le milieu académique. Je ne suis pas en train de formuler une critique de l’institution universitaire. Il y en a certes une à faire, mais ce n’est pas ce que je fais en ce moment. Je vais reconnaître d’emblée que l’institution universitaire est probablement le seul lieu dans le cadre de notre ordre social qui m’a donnant autant d’espace et de liberté de pensée. C’est le lieu dans lequel on m’a transmis le plus de connaissance, ainsi que des méthodes de travail et de lecture dont je ferai usage jusqu’à ce que je pousse mon dernier souffle. Bref, l’université, comme lieu de réflexion critique, comme lieu de transmission de la connaissance, c’est un idéal que j’apprécie. Cela dit, j’aimerais voir plus d’espaces semblables se fonder et qu’ils soient accessibles pour le plus de gens possible.

Il y a un besoin pour de tels espaces. Dans des temps aussi instables que ceux dans lesquels nous vivons, il est important de se pencher sur ce que nous avons fait, en tant que civilisation, où nous sommes en ce moment, et vers où nous nous dirigeons. D’où la finalité de ce zine : le déploiement d’un espace de réflexion de théorie critique qui se veut accessible pour tous et toutes.

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Cela dit, d’aucune manière ne pourra-t-on dire que ce zine vise la neutralité sur son ton, son objet ou sa forme. Je me sens proche d’un courant politique qu’on pourrait appeler l’anarchisme tory. Come je l’ai dit plus tôt, le terme a été utilisé par George Orwell pour décrire sa position politique. Le terme a aussi été popularisé récemment par le philosophe politique, Jean-Claude Michéa pour décrire la nécessité d’une nouvelle position à partir de laquelle on peut penser l’action politique.

Ce courant politique ne serait pas une doctrine pour ainsi dire. Avec d’autres qui se situent dans ce courant, je voudrais plutôt définir une sensibilité, une manière d’habiter le monde. Je voudrais participer à construire une approche théorique et critique qui permettrait de mettre de la lumière sur ce qui ne va pas dans le monde. On me dira que le théorique est de l’ordre de l’abstrait. À cela, je répondrai que les théories politiques sont tout ce qu’il y a de plus pratique, puisque nous donnant des outils permettant d’interpréter le monde dans lequel on vit, de le connaître. Et la manière qu’on connaît le monde a une influence directe sur la manière qu’on l’habite.

Alors, comment définir une théorie critique anarchiste tory? À mon sens, c’est reconnaître, de prime abord, qu’en tant qu’êtres humains, nous venons au monde avec un manque. C’est reconnaître que la liberté et la responsabilité sont des choses qui doivent être instituées, que c’est à l’intérieur de normes que nous pouvons entrer en contact les uns avec les autres, que nous pouvons entrer en rapport avec le monde.

Je pense que cette sensibilité est nécessaire pour la gauche contemporaine si elle veut encore trouver un point d’appui pour formuler une critique cohérente du capitalisme, qui, par définition, ne peut qu’exister en bouleversant sans cesse les rapports de production et, de par ce fait, les rapports sociaux. Comme le disait Marx, « ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelle distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports figés et couverts de rouille avec leur cortège de conceptions et d’idées antiques et vénérables se dissolvent : ceux qui les remplacent vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané ».

Réduire la théorie critique à la transgression de toutes normes renvoie à renforcer la logique transgressive du capitalisme. Joseph Schumpeter, économiste libéral s’il y en a un, faisait l’éloge de la destruction créatrice. Schumpeter parlait, bien sûr, au processus de la destruction de secteurs d’activité qui pouvaient être dominants en conjonction avec la création de nouvelles activités économiques qui vont remplacer celles qui dominaient jadis. Un exemple bien bête serait que les jeux vidéos auraient remplacés les livres. Le milieu de l’éditions chuterait et le marché des jeux vidéos est en croissance.

Mais la destruction créatrice, dans son mouvement d’ordre économique, mène aussi à l’ébranlement, voire la destruction, des normes sociales qui assuraient la cohésion sociale. Le hic est que la destruction de ces normes sociales se fait plus rapidement que l’institution de nouvelles. Le mouvement du marché est plus rapide que le mouvement de la culture dans sa capacité instituante. Et le sujet a besoin de normes pour formuler une critique. Il a besoin de connaître le monde pour le critiquer. En ce sens, la destruction de toutes normes renvoie à s’enlever la possibilité de formuler une critique cohérente de la logique du monde contemporain. La destruction de toutes normes renvoie à la participation directe au mouvement du capital.

C’est pour cette même raison que les théories politiques critiques du capitalisme doivent se questionner sur leurs tenants et leurs aboutissants. Pour ma part, mes convictions m’ont poussé à formuler une critique du capitalisme à partir de politiques anarchistes, qui s’opposent à toutes formes de domination, tout en reconnaissant la nécessité d’une morale conservatrice, qui tend vers des idées telles que le Bon, le Beau, le Juste, la Vérité. Bref, ce qui m’intéresse, ce sont les conditions de possibilité du dépassement du capitalisme. Bref, le théorique n’est pas une affaire purement académique ou abstraite, mais bien un acte politique, une manière d’habiter le monde.

Ce que je vise, au bout du compte, c’est la défense et le maintien de l’humanité. C’est la défense du monde commun.

Et j’espère de tout cœur que vous vous joindrez à moi dans cet effort qui doit être collectif.

Minh
monsieur.minh(a)gmail.com


Lectures complémentaires :

Michéa, Jean-Claude, Orwell anarchiste tory, Climats, Paris, 2008, 176 p.

Marx, Karl et Engels, Friedrich, Le Manifeste du parti communiste, GF Flammarion, Paris, 1998,206 p.

Schumpeter, Joseph A., Can capitalism survive? Creative destruction and the future of the global economy, Harper Perrenial, New York, 2009, 195 p.

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