Existe-t-il une tradition de pensée politique proprement canadienne? Lorsqu’on pense à la pensée politique canadienne, on a souvent tendance à réduire la chose à une célébration de la diversité. Il est vrai que les penseurs politiques canadiens les plus couverts sur la scène médiatique sont reconnus pour leurs contributions à penser la diversité et le multiculturalisme. Je pense ici, bien sûr, à Charles Taylor, à Will Kymlicka et, de toute évidence, à Pierre-Elliott Trudeau. Mais le multiculturalisme est une manière de penser la liberté et la reconnaissance de l’autre dans les limites du libéralisme. Et est-ce qu’on peut réellement dire que la pensée politique canadienne a pour principe fondateur le libéralisme? Robert Meynell, dans son livre intitulé « Canadian Idealism and the Philosophy of Freedom », soutient contre cette idée reçue que l’imaginaire politique canadien a plutôt été influencé par l’idéalisme allemand et une conception de la liberté politique hégélienne.
Le meta-débat, ici, est celui qui affronte la liberté politique positive hégélienne contre la liberté négative libérale, explicitement défendue par Isaiah Berlin. Bref, l’enjeu se joue autour de deux conceptions modernes de la liberté. La distinction est claire entre les deux. La liberté négative est l’absence de contrainte. La liberté positive est la possibilité d’agir sur le politique. Bref, liberté individuelle versus liberté politique.
Cela dit, l’argument fort de Berlin, je le rappellerai, est que la liberté politique a tendance à subordonner l’individu à la logique politique de la collectivité. Cet argument fort, on l’entend encore dans le discours libertarien, qui en arrive à l’idée que toutes régulations de l’État sur le libre mouvement du capital sont, à la toute fin, de l’ordre de la coercition et entravent les libertés individuelles. On peut pousser la logique plus loin, encore, en affirmant avec F.AHayek que la route de la servitude, c’est-à-dire vers le totalitarisme, est entamée lorsque nous laissons l’État prendre des décisions sur l’économie. Bref, est-ce que fonder une société sur les libertés politiques équivaut à entamer la route vers Robespierre, les guillotines et la Terreur? Ce saut de logique, argumente Meynell en s’appuyant sur Hegel, est fallacieux.
Contre les Lumières, qui formulaient une défense de la logique empirique et qui, en retour, défendaient le pluralisme comme fait empirique, Hegel se défendait une posture idéaliste. Mais il ne faut pas faire l’erreur de dire que Hegel cherchait à subordonner les relations humaines une extériorité, à une sphère spirituelle et/ou conceptuelle. Hegel, au contraire, cherchait à analyser l’état des choses dans leur actualité. La liberté n’a de sens que dans un contexte. En ce sens, l’institution du mariage, celui des syndicats ou les législations qui créent des normes dans notre contexte sociohistorique permettent à la pensée d’entrer en relation avec quelque chose. La confrontation de la pensée et des normes permet à la pensée de prendre forme en quelque chose de concret.
Bref, la liberté n’est pas quelque chose d’acquis et d’autofondé. La liberté ne prend de sens que devant des normes. La forme historique que prennent ces normes n’est pas en soi quelque chose qu’on veut cristalliser, mais l’abolition des normes renvoie à l’abolition des conditions de possibilité de l’émergence de la liberté. Autrement dit, contre la célébration tous azimuts de la liberté négative, Hegel argumente en faveur de la liberté avec le présupposé que le sujet et la liberté ne sont pas autofondés.
La liberté chez Hegel n’est pas un idéal inatteignable, ni n’est elle quelque chose qu’on peut réduire à des faits empiriquement observables. C’est en portant attention à la dialectique qu’on peut le mieux comprendre la liberté. En ce sens, on est très loin du lien social basé sur la logique du contrat, chez Hegel. Mais surtout, on est loin de faire l’éloge d’une autorité extérieure qu’on ne peut remettre en question sous peine de se faire trancher la tête.
C’est à partir du rôle que le sujet a dans sa famille qu’il prend conscience de son appartenance à une collectivité. Ce sentiment d’unité, c’est l’amour. L’amour a donc un rôle de subjectivation dans le processus d’institutionnalisation du sujet. L’amour est donc à la base du lien social et de la subjectivation, mais elle ne suffit pas pour maintenir la cohésion sociale. D’où la nécessité d’instituer des normes et des espaces, permettant à la fois le déploiement de la liberté et le maintien de normes qui sont conditionnelles à cette liberté. Bref, la conception de la liberté chez un idéaliste comme Hegel présuppose l’institution d’une forme de subjectivité et, de par ce fait, le maintien de certaines institutions, normes, et espaces symboliques. Ceci est en nette opposition avec une conception du sujet qui naît plein et libre, qui a des intérêts privés que l’État doit gérer ou pas.
La thèse de Meynell est donc que le Canada est fondé sur une tradition politique qui est plus proche de la logique idéaliste hégélienne que les États-Unis, qui ont été fondés sur une ontologie libérale, plus proche de Locke et Hobbes. Et il va démontrer cette idée en examinant les thèses de Macpherson, Grant et Taylor, qui, je le rappellerai, sont des penseurs politiques canadiens qui s’inscrivent dans une tradition intellectuelle canadienne.
Par « tradition intellectuelle canadienne », je ne pense pas que Meynell défende l’idée que la pensée politique canadienne serait une sphère désincarnée et autonome de celle de la pensée politique en général. Je pense qu’il reconnaît d’emblée que les différentes théories politiques canadiennes se sont constituées en dialogue et en continuité avec l’histoire de la théorie politique. Après tout, plusieurs questions soulevées par les penseurs politiques canadiens ont une dimension universelle, puisqu’elles se posent aussi dans des sociétés comparables au Canada. En ce sens, le socialisme, le libéralisme, le conservatisme, le nationalisme et le populisme sont tous des courants qui se déploient autant au Canada que dans d’autres sociétés (post?) modernes.
Je ne pense pas qu’il affirme, non plus, que les spectres de Hobbes, de Locke et d’Isaiah Berlin n’ont pas de place dans la sphère politique canadienne. Au contraire, la logique libérale (ou la célébration de la liberté négative) semble de plus en plus être accaparante dans la sphère politique canadienne. Cependant, elle est en constante tension avec la fondation davantage tory de l’espace politique canadien.
Alors est-ce qu’il y a une tradition politique canadienne? Pour Meynell, il est clair que la réponse est « oui ». L’influence de Hegel, qu’elle soit directe ou indirecte, semble guider la plupart de nos penseurs politiques alors que ce n’est absolument pas le cas pour nos voisins du sud. Je ne vais pas résumer ici sur la lecture que Meynell fait de Grant, de Macpherson et de Taylor, mais il est clair que je reviendrai sur ces derniers dans des billets à venir. Et en ce faisant, il y a de fortes chances que je revienne sur le livre de Meynell.
J’ai donc commencé ce billet en me demandant s’il y a une il une tradition de pensée politique proprement canadienne. Meynell a, à mon avis, fait une démonstration convaincante qu’il y en a une. L’idée est, maintenant, d’examiner les chose pour en extirper les tenants et les aboutissants. Je pense qu’un tel exercice nous permettra de mieux comprendre notre époque et notre histoire. De par ce fait, nous pourrons mieux établir les bases de ce que nous voulons collectivement comme monde et comme société.